art requires involvement

par karine vonna*

le forum itinérant, association de chercheurs et opérateurs d’art que j’anime avec georges cazenove depuis bientôt dix ans, travaille notamment sur le sens, l’usage, l’impact, l’usure, l’épuisement, l’effacement des mots.

considérant que les mots “art” et “artiste” sont totalement absents du projet de traité établissant une constitution pour l’europe, tout comme la notion de “création contemporaine” ; considérant que le mot-valise “culture” est associé dans le préambule dudit projet à l’idée d’héritage et de patrimoine ; considérant que l’europe se propose cela étant de demeurer un continent ouvert à la “culture”, au savoir et au progrès social ; considérant qu’une majorité de citoyens européens ne comprennent rien aux projets, pouvoirs, compétences, directives, compromis, élections, modes et méthodes de fonctionnement de l’union européenne ; considérant qu’une majorité d’électeurs européens sont dits ou se disent eux-mêmes “désenchantés”, j’ai choisi de signer cette initiative de strasbourg pour une europe de la culture.

s’agissant de poursuivre le processus de construction d’une europe toujours plus élargie, plus unie, plus politique, plus sociale, plus citoyenne ; s’agissant de préciser l’architectonique, le dessin-dessein de cette europe, je pense en effet qu’il est urgent d’interroger le mot “désenchantement”, comme de nombreux artistes le font précisément depuis longtemps

pourquoi interroger ce mot ? parce que la libérale chorale des sirènes qui chante la nécessité de “ré-enchanter” la et le politique fait tout pour faire taire ceux qui pensent qu’il est plus essentiel de re-poser l’intelligence critique comme fondement d’un exercice démocratique réel : les votes sanctions qui viennent de bouleverser en france comme en espagne le paysage politique semblent prouver qu’il y a tout de même un regain citoyen et une intelligence de la main qui choisit le bulletin, dès lors que l’autisme et ou le mensonge menacent le bon fonctionnement de nos démocraties.

bref, si je considère que les enchanteurs, ceux qui ont en même temps tout intérêt à enchanter le réel et à le dé-politiser pour mieux le conditionner, le gérer, l’animer, l’emballer, le marchandiser, le donner à consommer voire à le sur-consommer, sont les commanditaires, concepteurs, médiateurs d’un discours publicitaire aujourd’hui dominant ; si je pose comme le philosophe dominique quessada primo que “la publicité et l’appareil publicitaire sont en guerre contre le politique pour le contrôle politique de la société et l’établissement d’un empire mondial de la communication”, secundo que “la publicité est devenue une pratique politique en lutte avec le discours politique pour la domination de l’organisation sociale” (1) ; si je pose comme le philosophe bernard stiegler primo que “la question politique est une question esthétique et réciproquement”, secundo que “la population est aujourd’hui pour une large part entièrement soumise au conditionnement esthétique en quoi consiste le marketing” (2) ; si je pose comme l’essayiste bernard noël primo que “le corps social s’est dégradé en corps économique”, secundo que “l’économique est porteur d’une violence particulière qui en gagnant la culture est en train de nous spolier d’acquis si profondément intégrés qu’on pouvait les croire définitifs” (3) ; si j’admets tout compte fait que la politique n’est ni le fait du prince charmant, ni celui de quelque magicien, ni celui d’un guignol’s band télévisuel, que l’exercice de la démocratie est une activité fondamentalement humaine, exercée par un cercle d’hommes dont l’hémicycle parlementaire ne réprésente symboliquement que la moitié, l’autre moitié étant l’électorat, alors le choix du mot “désenchantement” n’est pas approprié pour dire pourquoi trop d’électeurs s’abstiennent encore, boudent les urnes et plus largement les questions liées à la polis, à la vie de la cité et de la société

je ne veux ni ré-inventer ni ré-enchanter le politique : les manipulateurs de symboles que sont les publicitaires en ont fait depuis longtemps leur spécialité ; tout comme les extrêmes tribuns devenus experts dans l’art de résumer le monde politique à un pataquès de mafias, réseaux et autres sociétés secrètes, de magouilleurs et comploteurs (...) même s’il arrive qu’au pénal certaines affaires politiques puissent nourrir leurs phantasmes, je reste convaincu que les causes de la crise du politique sont ailleurs.

pour dire la nécessité de “dé-senchanter” au contraire le politique, je parlerais plutôt de désaffection, autrement dit d'un manque, d'un défaut, d'une perte inquiétante de désir, d'empathie, d’envie de vivre ensemble, à partir de et autour de valeurs communes autres que celles dramatiquement tendance de concurrence et de compétition à outrance.

je pense en effet qu’il y a, du fait d’une fusion / confusion post-moderne des genres, entre ce qui faisait classiquement la différence entre un projet dit de droite et un programme dit de gauche, une réelle désillusion, un véritable manque d'intérêt, une désaffection qui se manifeste sinon par une augmentation du moins par une triste stabilité du phénomène abstentionniste, par la permanence d’un vote front nationaliste, par la récurrence d’un vote sanction contre la précarité, le chômage, le déficit social (...) que signifie le vote utile, quand tout porte à considérer qu’il est inutile de voter, que ça ne change rien quels que soient les résultats du scrutin, que l’essentiel est ailleurs, dans la satisfaction immédiate, dans ce que le chercheur zaki laïdi appelle “la fin de l’homme perspectif”, dans l’apparition d’un “homme-présent” qui, revenu de toutes les utopies sociales, déçu par trop de grands récits, préfère “vivre sur le mode exclusif de l’urgence, au lieu de penser le temps sur le mode de l’espérance.” (4)

je crois sincèrement que ce nouveau rapport au temps, ce sacre d’un présent immédiat dans lequel le marché construit de plus en plus nos identités, dans lequel l’identité est pensée de plus en plus sur le mode de l’imaginaire marchand, explique en grande partie l’échec du politique.

c’est bel et bien parce que l’avenir ne serait plus à l’ordre du jour de nos différents modèles de société que l’on serait fondé à se poser la question de savoir si la recherche, l’éducation, la formation, l’art, la culture, activités synonymes jusque-là de développement et d’épanouissement, productrices de symboles et de sens, de nouveautés et de progrès, ont aujourd’hui encore, localement et globalement, une quelconque utilité sociale (...) c’est bien parce qu’elle répond affectivement sinon effectivement à des attentes et des demandes de l’homme-présent, que la sécurité est devenue politiquement une préoccupation prioritaire.

je ne peux m’empêcher de faire un parallèle avec ce que dit l’éthologue boris cyrulnik à propos des lobotomisés : “on a constaté qu’ils ne vivaient plus que dans un éternel présent, le passé ne fait plus souffrir et l'avenir n'est plus source d'angoisse puisqu'il a perdu la capacité d'anticiper ; il est dans une sorte d'indifférence totale et absolue, la verbalité perd son flux, le langage n'est plus qu'un flux d'énoncés informatifs, le sens de l'empathie a disparu, ce qui signifie que l’on ne peut plus se projeter dans l’autre, se mettre à la place de l’autre et a fortiori se projeter dans un nous.” (5)

serions-nous lobotomisés ? si l’on admet que le sujet — singulier et collectif — n'arrive plus à s'historiciser, à se temporaliser, à vivre dans le maillage complexe du passé, du présent et de l'avenir, la réponse est oui ; si l’on admet que vivre dans la seule logique de l'urgence entrave toute symbolisation du réel, signifie l'ensevellisement du symbolique par la réalité réelle ; si comme l’explique le philosophe bernard stiegler, “la politique est l’art de garantir une unité de la cité dans son désir d’avenir commun, si le problème du politique est de savoir comment être ensemble, vivre ensemble, se supporter ensemble”, il est clair que les artistes et autres opérateurs d’art et de culture ont un rôle à jouer dans la construction de ce vivre ensemble, en tant que chercheurs de sens neufs, explorateurs et cartographes d’autres mondes possibles.

pour retrouver le sens, le désir, la saveur d’un dessein, d’un devenir politique, l’envie et la nécessité de construire ensemble un nous politique re-fondé sur l’échange et le partage de points de vue, sur le dissensus et le conflit comme moteurs de recherche de compromis possibles, nous devons forcément en finir avec la politique du coup par coup (...) comment ? en créant de nouvelles valeurs symboliques, en ouvrant et en offrant de nouvelles perspectives, en fabriquant de véritables projets, en produisant de nouveau de l’avenir.

c’est parce que jusque-là, jusqu’à preuve du contraire, nous citoyens, nous devenus des sociotypes ciblés, nous devenus simples consommateurs, nous avons abandonné aux promoteurs de la consommation, de la publicité, du marketing et à leurs employeurs, maîtres à penser, organiser et animer le marché-monde, en même temps que l’espace politique, le monopole de la production d’un imaginaire collectif mobilisé par le seul présent, la consommation, la production d’images de soi et de styles de vie, un hédonisme superficiel, le culte de l’individu, etc., qu’il est temps de se réapproprier l’espace politique, de se ré-emparer des outils de production et de prescription d’en-communs culturels, pour construire un projet politique fondé sur d’autres logiques que la concurrence, la compétition, le marché, la consommation.

et c’est là, je crois, que les artistes et autres opérateurs d’art et de culture ont à confirmer leur engagement esthétique, en tant que permanents, intermittents inclus, d’une production de valeurs plus symboliques que marchandes (...) parce que l’europe doit sa singularité à la diversité de ses cultures, à la défense de cette diversité en europe et au-delà ; parce que jean monnet lui-même le disait : “si c’était à refaire, je commencerais par la culture” ; parce que l’art est une force de proposition et d’interrogation, parce qu’il donne à penser ; parce que l’art cultive sa diversité contre tous les monolithismes du bon goût, sa volonté de recherche et d’invention contre tous les conservatismes, sa capacité d’interroger l’instabilité, le devenir du corpus social contre tous les conforts et toutes les certitudes ; parce que lorsqu’on y accède, comme dit le philosophe marc jimenez, la culture peut permettre “d’acquérir une liberté de jugement et une autonomie critique synonymes d’émancipation individuelle vis-à-vis des modèles imposés.” ; parce que, toujours selon marc jimenez, “faire de l’esthétique aujourd’hui, c’est tenter de rendre intelligible ce que la politique, l’économie et la médiation culturelles s’efforcent massivement de dissimuler, à savoir que, de toutes les activités humaines, l’art reste celle qui peut encore se permettre de fabuler, de mimer, de parasiter, de détourner, de provoquer, d’infiltrer, d’ironiser, d’exprimer la révolte devant la mise en ordre du monde.” (6) ; parce que la publicité ne se prive pas de piller, copier, recycler, détourner à son compte les concepts, idées et images des artistes pour mettre en oeuvre ses stratégies de markteting et de branding (7) ; parce qu’il est beaucoup moins question d’art, de culture et de création contemporaine, que de concurrence et de compétition économique dans le projet de traité établissant une constitution européenne.

d'où cette initiative de strasbourg pour une europe de la culture !

* karine vonna
directrice du forum itinérant, association de chercheurs d’art
karine.vonna AT wanadoo.fr / www.forum-itinerant.org

(1) in “l’esclavemaître”, éd. verticales
(2) in “de la misère symbolique”, éd. galilée
(3) in “la castration mentale”, mensuel marxiste mouvement
(4) in “le sacre du présent”, éd. flammarion
(5) in “le désencorcellement du monde”, éd. odile jacob
(6) in “qu’est-ce que l’esthétique ?”, éd. folio
(7) quick récupère erwin wurm, honda fait du fischli & weiss, etc.

posté paradmin à 10:56 PM