mars 10, 2005

démocratie en Europe

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Software Patents vs Parliamentary Democracy

Une bataille d'une portée considérable est actuellement en train de se clôre au sein des instances européennes. Elle porte sur la possibilité extrêmement dangereuse d'ouvrir la voie en Europe à la brevetabilité des innovations logicielles, ce qui porterait un coup considérable au logiciel libre et aux petites entreprises logicielles.

C'est comme si vous aviez toujours pensé avec des concepts propres au genre humain, que vous auriez fortifié par votre expérience, et que du jour au lendemain, parce que quelqu'un à simplement "déposé" ce concept, vous n'auriez plus le droit de penser. Au passage, un brevet logiciel c'est : utiliser un ascenseur pour faire défiler une page, faire apparaitre une fenêtre de validation, cliquer sur une icone, sélectionner une zone de texte, etc.

Bien que cette problématique des brevets logiciels est étrangère à une majorité de personnes, son acceptation au niveau européen, qui l'homogénéiserait au passage avec la loi américaine, est un péril important qui dépasse à terme les seules frontières du monde informatique.

Le site web que vous consultez en ce moment utilise un logiciel gratuit qui utilise par contre des mécanismes logiciels, qui bien qu'ils soient évidents, éprouvés et utilisés par tous depuis longtemps, sont vraisemblablement déjà couverts par un grand nombre de brevêts logiciels aux Etats-Unis, aussi absurdes soient ces brevêts.

Pour en revenir au processus de ce texte au sein des instances européennes : bien que le parlement européen s'est clairement opposé à l'acceptation du texte ouvrant le champ à la brevetabilité des logiciels, le conseil et la commission continuent tout simplement d'ignorer cette position, et tentent de faire passer le texte par la force, de manière purement anti-démocratique, sous la pression évidente de certaines grandes entreprises logicielles déjà dépositaires de milliers de brevets absurde (non pas inventeurs, seulement dépositaires...).

Pour agir en retour de la même façon, à savoir "acheter" la décision du président du conseil européen, envoyez vos "dons".

Posted by admin at 02:52 PM

février 09, 2005

critical art ensemble en danger

"le 11 mai 2004, Steve Kurtz, membre du collectif critical art ensemble, était déjà en plein drame lorsque le matin il appella le 911 pour leur dire que sa femme avait eu une crise cardiaque et était morte pendant son sommeil. La police arriva et, bloquant sur la réthorique du livre "War on Terror", décida que son matériel artistique pouvait être lié aux armes biologiques.

Alors s'enclencha une suite orwellienne d'évènements : le FBI enleva Kurtz sans aucune charge contre lui, verrouilla tout le quartier, confisqua ses ordinateurs, ses manuscrits, son matériel artistique... et même le corps de sa femme. "

comment un artiste peut être suspecté de terrorisme grâce au fameux "patriot act" :

http://www.caedefensefund.org/ (site de défense et soutien au critical art ensemble)
http://www.virtualistes.org/buffalo_fr.htm (traduction en français)

Posted by admin at 09:51 AM | TrackBack

janvier 05, 2005

PASCAL LIEVRE : iconoclaste, populaire, grave

in Turbulences vidéo, revue trimestrielle # 46 - janvier 2005

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abba mao, pascal lièvre, 2001

Au départ peintre d’ombres, silhouettes et revenants de l’histoire de l’art, plus connu depuis 2000 pour ses drôles de clips vidéo, Pascal Lièvre est un iconoclaste populaire grave.

Artiste 100 % autodidacte, c’est Basquiat qui décide Pascal Lièvre à peindre lui aussi, en 1990. Mais comment faire œuvre originale quand on ne sait ni qui l’on est ni vraiment peindre ? "Je me sers, dit-il, de ce que font les autres.” (1) Sur des fonds monochromes, il peint des ombres qui re-dessinent donc les personnages et les motifs d’œuvres déjà-là, plus ou moins connues.

Autodidacte mais pas bête

Il ignore le “Mode d’emploi du détournement” signé Debord en 1956 : “Tous les éléments, pris n’importe où, peuvent faire l’objet de rapprochements nouveaux (...) Tout peut servir. Il va de soi que l’on peut non seulement corriger une oeuvre ou intégrer différemment des fragments d’oeuvres périmés dans une nouvelle, mais encore changer le sens de ces fragments et truquer de toutes les manières que l’on jugera bonnes, ce que les imbéciles s’obstinent à nommer des citations.”

Il n’a pas ce background, mais il en fait le théorique terreau d’une peinture iconoclaste. Idem lorsqu’il ajoute une corde vidéo à son violon. Premier clip d’un Lièvre qui a déjà dix ans de plus, décade durant laquelle il a écouté Derrida, lu Lacan et appris l’art feeling, décade au terme de laquelle il n’a jamais renié les bases populaires de son capital culturel, Lacan Dalida se présente comme un théâtre d’ombres dont les héros sont deux idoles de deux champs bien distincts et l’écriture celle du karaoké, tournée et détournée.

Devant et dans l’écran

“On m’avait raconté, dit-il, que Dalida allait voir Lacan. Je me suis demandé ce qu’ils pouvaient bien se dire.” (2) Alors, il a imaginé de greffer à la bande son du Mourir sur scène de l’une des paroles de l’autre extraites de son Séminaire VII sur le transfert. Tout simplement. Avec des images d’une belle sobriété, sur des musiques ou des paroles de chansons populaires, clip après clip, il va cultiver le choc des cultures. Mix et boutures entre pratiques et discours que tout oppose.
Sur fond de tubes, airs du temps, timbres et trames d’une époque, il va ici “nous faire chanter” en mode karaoké pur ou impur, d’autres paroles que celles dites “originales”, paroles de timoniers, illuminés, penseurs (Mao, Bush, Lacan) ; ailleurs il va rayer le disque, dé-construire le flux mélodique ; in fine, il va surtout nous projeter dans l’objet temporel (3) qu’est chacun de ses clips. Nous sommes devant et dans l’écran.

Drôle mais grave

Comme dit Bernard Stiegler, à propos du film “On connait la chanson” d’Alain Resnais : “Nous connaissons tous les chansons qui sont ici jouées par les personnages. On ne peut pas dire qu’elles sont chantées par eux : ils ne font que les mimer (...) Ce ne sont pas seulement les personnages qui sont ventriloqués et hantés (...) Ces chansons nous habitent aussi, nous ventriloquent nous-mêmes.” (4) Lièvre va plus loin. Il attaque l’intégrité originelle des hits, il les casse en deux ou mille morceaux. Nous nous reconnaissons dans le miroir de ses clips, mais nous sommes d’emblée déboussolés par les paroles ou les gestes qui sont contre nature collés dessus. Étranges collages dont le propos à première vue drôle a quelque part des accents graves. Au-delà de la manipulation des symboles et idoles, c’est une vaste question que posent, chacun à sa manière, Lacan Dalida en 2000, Abba Mao en 2001, I love America en 2002, l’Axe du mal en 2003, Savoir aimer en 2004 : que deviennent le Je, le Nous, l’Autre et l’Autre de l’Autre qui préoccupaient tant Lacan, Deleuze, Foucault et Derrida ? De fait, l’artiste lui-même, interprète de Abba Mao, travaille à son propre effacement, vu qu’il se peint en rouge sur fond rouge. Ceux qui chantent I love America devant le drapeau des USA disparaissent eux aussi. Le duo de Lacan Dalida est bien celui d’un couple fantomatique. Les jeunes mariés de l'Axe du Mal font en effet figure d’icônes pour presse people.

Lisible et efficace

Toutes ces oeuvres sont lisibles : l’acteur n’est que le ventriloque et ou le mime d’un discours, d’une pensée qui ne sont pas les siens. Il n’a plus de voix. On lui prête la parole. "J'ai, dit Lièvre, un vrai problème d'identité." (5) Et ce mal-être-là est populaire. “Populaire”, c’est le titre d’un poster où Lièvre singe Cloclo. C’était aussi le titre d’un vidéo-marathon 100% Lièvre programmé par Le Parvis de Tarbes. Ce qui fait la popularité, la singularité et l’efficacité des clips de Lièvre, c’est la charge ironique avec laquelle, en pleine guerre du sensible, elles plastiquent plastiquement les unités de production de ce que Patrick Le Lay appelle du “temps de cerveau disponible.” (6) Experts et marchands de l’art ont beau le classer dans le “low” du tableau, ça ne l’empêche pas d’être invité et primé par la plupart des festivals d’art vidéo. Nathalie Heinich a beau crier haro sur ce et ceux qui perturbent le marché de l’art — tous ces moyens de reproduction qui permettent de marchandiser des “invendables”, tous ces artistes que les institutions paient de plus en plus en honoraires (7) — ça n’empêche pas Lièvre de continuer à post-produire. (8)

Karine Vonna


(1) Extrait des propos de l’artiste recueillis par Alain Berland & Gaël Charbau, dossier de presse de l’exposition Populaire, Le Parvis, Centre d’art contemporain, Pau, 2004
(2) Ibid.
(3) “Lorsque vous regardez un film ou une émission de télévision, lorsque vous écoutez une émission de radio ou une chanson, le temps d’écoulement de l’objet temporel que vous considérez, que votre conscience prend pour objet, ce temps s’écoule à mesure que s’écoule le temps de votre conscience qui s’y enlace.” in De la misère symbolique, 1. L’époque hyperindustrielle, Galilée, p. 49, 2004
(4) Ibid, p. 58.
(5) Ibid.
(6) Les dirigeants face au changement, Éd. du huitième jour, 2004
(7) L’économie de l’art contemporain, entretien avec N. Heinich, Mouvement, nov.-déc. 2004
(8) Cf; Postproduction, Nicolas Bourriaud, les presses du réel, 2003

Posted by admin at 10:48 AM

septembre 23, 2004

initiative de strasbourg

bonjour !
hellow !

si vous pensez comme nous qu'il est temps de construire l'europe à partir d'autres possibles qu'une monnaie unique et une défense commune, l'initiative de strasbourg a besoin de vous, de votre signature et de votre contribution au forum qu'elle organise "pour une europe de la culture".

if you think like us that it's time to build europe on values other than a single currency and than a shared defense policy, the strasbourg initiative needs you, your signature and your contribution to the forum it organizes "for a europe of culture".

cordialement,
all the best,
georges cazenove & karine vonna

initiative de strasbourg
pour une europe de la culture

Est-il possible de construire l’Europe sans les artistes ? Les Européens savent-ils que l’art et la culture ne représentent que 0,03 % environ du budget global de l’Union Européenne ? Est-il possible de fonder la construction de l’Europe sur d’autres valeurs qu’une monnaie et un marché uniques, d’autres possibles qu’une religion ou une défense communes ? Peut-on imaginer l’Europe sans le respect, la défense et l’affirmation d’un pluralisme culturel qui fait toute sa singularité ? Comment garantir la diversité culturelle dans le cadre des institutions européennes ? Est-il possible de construire l’Europe sans garantir un statut unique, des conditions d’association, de production et de diffusion identiques, aux artistes et autres opérateurs d’art qui vivent, travaillent et circulent dans ses différents pays membres ? L’Europe est-elle prête à plancher plus concrètement sur l’objet de l’art et sur la place de l’artiste, en tant que chercheur de sens et de regards neufs, producteur de nouvelles valeurs symboliques et sensibles, dans le champ du politique ?

Étant donné que les discussions autour de ces questions sont rares et qu’elles ont rarement un véritable impact sur la réalité ; étant donné que les personnes directement concernées — artistes, critiques, opérateurs et médiateurs culturels… — sont rarement invités à se prononcer sur ces questions ; étant donné que les débats à propos de l’art et de la culture en Europe, de l’image et de l’aura culturelles de l’Europe, des engagements de l’Europe sur le marché-monde des produits et services de l’industrie culturelle, s’éloignent souvent des préoccupations réelles des artistes autant que de celles des publics :

Nous lançons aujourd’hui un appel à tous ceux et toutes celles qui se sont sincèrement préoccupés par toutes ces questions et qui veulent comme nous, premiers signataires de cette Initiative de Strasbourg, réfléchir et agir en conséquence !


Acte 1
Organiser un débat afin d’analyser au mieux la situation de la culture et de la création artistique. Et à l’échelle de l’Europe et au niveau de chacun des pays membres. L’Europe étant pour nous celle de l’Union Européenne élargie à celle du Conseil de l’Europe. Pour pouvoir construire une Europe des artistes, de l’art et de le culture, nous devons en effet évaluer en amont la situation sociale de l’artiste, le rôle et le statut de l’œuvre d’art, de la coopération et des échanges européens.


Acte 2
Faire une synthèse des discussions ci-avant dites, formuler des demandes, des exigences, des propositions précises pour que les artistes, l’art et la culture trouvent enfin une vraie place dans la construction européenne.


Acte 3
Adresser aux élus et autres décideurs européens une lettre ouverte reprenant les propositions ci-avant dites : cadre administratif et juridique, soutien économique et politique de la création contemporaine.


Acte 4
Début mai 2004 à Strasbourg, lors de la session extraordinaire du Parlement Européen pour l’élargissement de l’Union Européenne à 25 pays membres, nous interpellerons les élus européens par rapport aux interrogations et propositions que nous leur aurons soumis au préalable. D’autres rencontres et d’autres actions suivront évidemment, pour inscrire de manière lisible, visible et intelligible cette Initiative de Strasbourg dans la durée.


Signataires
Georges Cazenove
Milana Christitch
Dimitri Konstantinidis
Germain Roesz
Karine Vonna


Pour toute information et participation aux débats:
http://art-exchanges.net/forum/viewforum.php4?f=4

N’hésitez pas à faire circuler


Strasbourg Initiative
For a Europe of Culture


Is European construction possible without the artists? Do the Europeans know that art and culture account for only 0.03 % of the overall European Union budget? Is it possible to base the construction of Europe on values other than a single market and a single currency, on values other than a shared religion or defence policy? Is it possible to imagine Europe without the respect for and defence of the cultural diversity that makes it so unique? How can this cultural diversity be guaranteed by the European institutions? Is it possible to build Europe without providing the artists and other art operators who live, work and travel in the various member countries with a unique status and identical conditions of association, production and distribution? Is Europe prepared to take a closer look at the role of art and at that of the artist, as the seeker of new meanings and new outlooks, the producer of new symbolic values in the field of politics?

In light of the fact that discussions of these issues are relatively rare and that they rarely have any impact on reality; in light of the fact that the people who are directly involved – artists, curators, critics, cultural operators and mediators, etc. – are rarely invited to give their own views on these questions; in light of the fact that the debates that exist on the subjects of art and culture in Europe, of the cultural image and aura of Europe, of the involvement of Europe in the world-market of cultural industry products and services, are so often far-removed from the real preoccupations of both artists and their public:

Today, we launch an appeal to all those who are sincerely concerned by all of these issues and who, like us, the first signatories to this "Strasbourg Initiative", wish to reflect and act on them.


Act 1
Organising a debate in order to analyse the current situation of culture and artistic creation. Thereafter, on a European scale, and within each of the member countries. For us, Europe is to be understood as the European Union and the Council of Europe countries. In order to participate in building a Europe of artists, art and culture, we need initially to assess the social situation of the artist, the role and status of artwork and European cooperation and exchanges.


Act 2
Summarise all of the above discussions and put forward precise requests, demands and proposals so that artists, art and culture finally occupy the place they deserve in the process of European construction.


Act 3
Sending European elected representatives and other decision makers an open letter recapitulating the aforementioned proposals: administrative and legal framework, political and economic support for contemporary creation.


Act 4
In early May 2004, in Strasbourg, at the extraordinary session of the European Parliament that meets for the expansion of the European Union to 25 members, we will make direct representations to the European MPs with respect to the questions and proposals which we will have sent to them in advance. Other meetings and actions will follow these, of course, in order to ensure that the "Strasbourg Initiative" remains visible and intelligible over the long term.


Signatories
Georges Cazenove
Milana Christitch
Dimitri Konstantinidis
Germain Roesz
Karine Vonna


For all further information, and to participate in the debates:
http://art-exchanges.net/forum/viewforum.php4?f=4

Do not hesitate to forward this message

Posted by vonna at 11:06 PM

juin 12, 2004

art requires involvement

par karine vonna*

le forum itinérant, association de chercheurs et opérateurs d’art que j’anime avec georges cazenove depuis bientôt dix ans, travaille notamment sur le sens, l’usage, l’impact, l’usure, l’épuisement, l’effacement des mots.

considérant que les mots “art” et “artiste” sont totalement absents du projet de traité établissant une constitution pour l’europe, tout comme la notion de “création contemporaine” ; considérant que le mot-valise “culture” est associé dans le préambule dudit projet à l’idée d’héritage et de patrimoine ; considérant que l’europe se propose cela étant de demeurer un continent ouvert à la “culture”, au savoir et au progrès social ; considérant qu’une majorité de citoyens européens ne comprennent rien aux projets, pouvoirs, compétences, directives, compromis, élections, modes et méthodes de fonctionnement de l’union européenne ; considérant qu’une majorité d’électeurs européens sont dits ou se disent eux-mêmes “désenchantés”, j’ai choisi de signer cette initiative de strasbourg pour une europe de la culture.

s’agissant de poursuivre le processus de construction d’une europe toujours plus élargie, plus unie, plus politique, plus sociale, plus citoyenne ; s’agissant de préciser l’architectonique, le dessin-dessein de cette europe, je pense en effet qu’il est urgent d’interroger le mot “désenchantement”, comme de nombreux artistes le font précisément depuis longtemps

pourquoi interroger ce mot ? parce que la libérale chorale des sirènes qui chante la nécessité de “ré-enchanter” la et le politique fait tout pour faire taire ceux qui pensent qu’il est plus essentiel de re-poser l’intelligence critique comme fondement d’un exercice démocratique réel : les votes sanctions qui viennent de bouleverser en france comme en espagne le paysage politique semblent prouver qu’il y a tout de même un regain citoyen et une intelligence de la main qui choisit le bulletin, dès lors que l’autisme et ou le mensonge menacent le bon fonctionnement de nos démocraties.

bref, si je considère que les enchanteurs, ceux qui ont en même temps tout intérêt à enchanter le réel et à le dé-politiser pour mieux le conditionner, le gérer, l’animer, l’emballer, le marchandiser, le donner à consommer voire à le sur-consommer, sont les commanditaires, concepteurs, médiateurs d’un discours publicitaire aujourd’hui dominant ; si je pose comme le philosophe dominique quessada primo que “la publicité et l’appareil publicitaire sont en guerre contre le politique pour le contrôle politique de la société et l’établissement d’un empire mondial de la communication”, secundo que “la publicité est devenue une pratique politique en lutte avec le discours politique pour la domination de l’organisation sociale” (1) ; si je pose comme le philosophe bernard stiegler primo que “la question politique est une question esthétique et réciproquement”, secundo que “la population est aujourd’hui pour une large part entièrement soumise au conditionnement esthétique en quoi consiste le marketing” (2) ; si je pose comme l’essayiste bernard noël primo que “le corps social s’est dégradé en corps économique”, secundo que “l’économique est porteur d’une violence particulière qui en gagnant la culture est en train de nous spolier d’acquis si profondément intégrés qu’on pouvait les croire définitifs” (3) ; si j’admets tout compte fait que la politique n’est ni le fait du prince charmant, ni celui de quelque magicien, ni celui d’un guignol’s band télévisuel, que l’exercice de la démocratie est une activité fondamentalement humaine, exercée par un cercle d’hommes dont l’hémicycle parlementaire ne réprésente symboliquement que la moitié, l’autre moitié étant l’électorat, alors le choix du mot “désenchantement” n’est pas approprié pour dire pourquoi trop d’électeurs s’abstiennent encore, boudent les urnes et plus largement les questions liées à la polis, à la vie de la cité et de la société

je ne veux ni ré-inventer ni ré-enchanter le politique : les manipulateurs de symboles que sont les publicitaires en ont fait depuis longtemps leur spécialité ; tout comme les extrêmes tribuns devenus experts dans l’art de résumer le monde politique à un pataquès de mafias, réseaux et autres sociétés secrètes, de magouilleurs et comploteurs (...) même s’il arrive qu’au pénal certaines affaires politiques puissent nourrir leurs phantasmes, je reste convaincu que les causes de la crise du politique sont ailleurs.

pour dire la nécessité de “dé-senchanter” au contraire le politique, je parlerais plutôt de désaffection, autrement dit d'un manque, d'un défaut, d'une perte inquiétante de désir, d'empathie, d’envie de vivre ensemble, à partir de et autour de valeurs communes autres que celles dramatiquement tendance de concurrence et de compétition à outrance.

je pense en effet qu’il y a, du fait d’une fusion / confusion post-moderne des genres, entre ce qui faisait classiquement la différence entre un projet dit de droite et un programme dit de gauche, une réelle désillusion, un véritable manque d'intérêt, une désaffection qui se manifeste sinon par une augmentation du moins par une triste stabilité du phénomène abstentionniste, par la permanence d’un vote front nationaliste, par la récurrence d’un vote sanction contre la précarité, le chômage, le déficit social (...) que signifie le vote utile, quand tout porte à considérer qu’il est inutile de voter, que ça ne change rien quels que soient les résultats du scrutin, que l’essentiel est ailleurs, dans la satisfaction immédiate, dans ce que le chercheur zaki laïdi appelle “la fin de l’homme perspectif”, dans l’apparition d’un “homme-présent” qui, revenu de toutes les utopies sociales, déçu par trop de grands récits, préfère “vivre sur le mode exclusif de l’urgence, au lieu de penser le temps sur le mode de l’espérance.” (4)

je crois sincèrement que ce nouveau rapport au temps, ce sacre d’un présent immédiat dans lequel le marché construit de plus en plus nos identités, dans lequel l’identité est pensée de plus en plus sur le mode de l’imaginaire marchand, explique en grande partie l’échec du politique.

c’est bel et bien parce que l’avenir ne serait plus à l’ordre du jour de nos différents modèles de société que l’on serait fondé à se poser la question de savoir si la recherche, l’éducation, la formation, l’art, la culture, activités synonymes jusque-là de développement et d’épanouissement, productrices de symboles et de sens, de nouveautés et de progrès, ont aujourd’hui encore, localement et globalement, une quelconque utilité sociale (...) c’est bien parce qu’elle répond affectivement sinon effectivement à des attentes et des demandes de l’homme-présent, que la sécurité est devenue politiquement une préoccupation prioritaire.

je ne peux m’empêcher de faire un parallèle avec ce que dit l’éthologue boris cyrulnik à propos des lobotomisés : “on a constaté qu’ils ne vivaient plus que dans un éternel présent, le passé ne fait plus souffrir et l'avenir n'est plus source d'angoisse puisqu'il a perdu la capacité d'anticiper ; il est dans une sorte d'indifférence totale et absolue, la verbalité perd son flux, le langage n'est plus qu'un flux d'énoncés informatifs, le sens de l'empathie a disparu, ce qui signifie que l’on ne peut plus se projeter dans l’autre, se mettre à la place de l’autre et a fortiori se projeter dans un nous.” (5)

serions-nous lobotomisés ? si l’on admet que le sujet — singulier et collectif — n'arrive plus à s'historiciser, à se temporaliser, à vivre dans le maillage complexe du passé, du présent et de l'avenir, la réponse est oui ; si l’on admet que vivre dans la seule logique de l'urgence entrave toute symbolisation du réel, signifie l'ensevellisement du symbolique par la réalité réelle ; si comme l’explique le philosophe bernard stiegler, “la politique est l’art de garantir une unité de la cité dans son désir d’avenir commun, si le problème du politique est de savoir comment être ensemble, vivre ensemble, se supporter ensemble”, il est clair que les artistes et autres opérateurs d’art et de culture ont un rôle à jouer dans la construction de ce vivre ensemble, en tant que chercheurs de sens neufs, explorateurs et cartographes d’autres mondes possibles.

pour retrouver le sens, le désir, la saveur d’un dessein, d’un devenir politique, l’envie et la nécessité de construire ensemble un nous politique re-fondé sur l’échange et le partage de points de vue, sur le dissensus et le conflit comme moteurs de recherche de compromis possibles, nous devons forcément en finir avec la politique du coup par coup (...) comment ? en créant de nouvelles valeurs symboliques, en ouvrant et en offrant de nouvelles perspectives, en fabriquant de véritables projets, en produisant de nouveau de l’avenir.

c’est parce que jusque-là, jusqu’à preuve du contraire, nous citoyens, nous devenus des sociotypes ciblés, nous devenus simples consommateurs, nous avons abandonné aux promoteurs de la consommation, de la publicité, du marketing et à leurs employeurs, maîtres à penser, organiser et animer le marché-monde, en même temps que l’espace politique, le monopole de la production d’un imaginaire collectif mobilisé par le seul présent, la consommation, la production d’images de soi et de styles de vie, un hédonisme superficiel, le culte de l’individu, etc., qu’il est temps de se réapproprier l’espace politique, de se ré-emparer des outils de production et de prescription d’en-communs culturels, pour construire un projet politique fondé sur d’autres logiques que la concurrence, la compétition, le marché, la consommation.

et c’est là, je crois, que les artistes et autres opérateurs d’art et de culture ont à confirmer leur engagement esthétique, en tant que permanents, intermittents inclus, d’une production de valeurs plus symboliques que marchandes (...) parce que l’europe doit sa singularité à la diversité de ses cultures, à la défense de cette diversité en europe et au-delà ; parce que jean monnet lui-même le disait : “si c’était à refaire, je commencerais par la culture” ; parce que l’art est une force de proposition et d’interrogation, parce qu’il donne à penser ; parce que l’art cultive sa diversité contre tous les monolithismes du bon goût, sa volonté de recherche et d’invention contre tous les conservatismes, sa capacité d’interroger l’instabilité, le devenir du corpus social contre tous les conforts et toutes les certitudes ; parce que lorsqu’on y accède, comme dit le philosophe marc jimenez, la culture peut permettre “d’acquérir une liberté de jugement et une autonomie critique synonymes d’émancipation individuelle vis-à-vis des modèles imposés.” ; parce que, toujours selon marc jimenez, “faire de l’esthétique aujourd’hui, c’est tenter de rendre intelligible ce que la politique, l’économie et la médiation culturelles s’efforcent massivement de dissimuler, à savoir que, de toutes les activités humaines, l’art reste celle qui peut encore se permettre de fabuler, de mimer, de parasiter, de détourner, de provoquer, d’infiltrer, d’ironiser, d’exprimer la révolte devant la mise en ordre du monde.” (6) ; parce que la publicité ne se prive pas de piller, copier, recycler, détourner à son compte les concepts, idées et images des artistes pour mettre en oeuvre ses stratégies de markteting et de branding (7) ; parce qu’il est beaucoup moins question d’art, de culture et de création contemporaine, que de concurrence et de compétition économique dans le projet de traité établissant une constitution européenne.

d'où cette initiative de strasbourg pour une europe de la culture !

* karine vonna
directrice du forum itinérant, association de chercheurs d’art
karine.vonna AT wanadoo.fr / www.forum-itinerant.org

(1) in “l’esclavemaître”, éd. verticales
(2) in “de la misère symbolique”, éd. galilée
(3) in “la castration mentale”, mensuel marxiste mouvement
(4) in “le sacre du présent”, éd. flammarion
(5) in “le désencorcellement du monde”, éd. odile jacob
(6) in “qu’est-ce que l’esthétique ?”, éd. folio
(7) quick récupère erwin wurm, honda fait du fischli & weiss, etc.

Posted by admin at 10:56 PM